un dimanche matin sur la meme terre 3

Publié le par SaLmiagondis

Je suis là depuis des lustres. D’abord sentier pour les bergers ou les tribus en déplacement, puis piste pour les cavaliers pressés entre deux relais pour changer de chevaux ou deux tavernes, pavée pour le passage de charrettes, de diligences et de tombereaux, goudronnée pour quelques tacots au tout début,  puis le progrès s’accélérant, pour des grosses berlines, des 38 tonnes, des moissonneuses batteuses, des autocars, des bétaillères, des caravanes de cirques, des caravanes de gitans, des  chars et des camions militaires, des fourgons de CRS, des convois exceptionnels de bateaux de plaisance, de mobil-home, d’éléments d’assemblages de bâtiments ou d’avions, des chars bariolés de carnaval…

Je cours d’un village à l’autre, reliant les gros bourgs, tantôt ligne droite, tantôt virages en épingle.

Mon bitume fondu sous le soleil de plomb estival, usé petit à petit par le frottement du caoutchouc, les gravillons, les dégels, les essieux qui m’ont parfois rayés le dos. Mille fois déjà, réparé par des machines lourdes, fumantes et nauséabondes.

J’ai vu passer à fond la caisse, en crachotant, en fumant du pot, en pissant du radiateur, à pied, à vélo, en solex, en mobylette, en shooper, en japonaise ou en Harley, à quatre fers…

Parfois les  humains s’attardent sur ma chaussée, bien souvent malgré eux, à cause d’une  panne, d’un accident, d’un arrêt pipi, d’un arrêt nausées,  ou alors parfois pour pique-niquer sur mes aires de repos...

Sur une, deux voies, parfois trois, plus dangereuse encore…

Combien d’âmes errent encore dans mes fossés ?

Je me rappelle chacune d’entres elles, même celles qui ne sont plus vénérées, le bouquet ou la couronne de fleur déposée à chaque anniversaire au pied d’une croix de fortune, d’un calvaire, d’un platane, d’un panneau d’entrée de village ou ……de limitation de vitesse.

J’observe, impuissante,  les proches venus se recueillir, inconsolables. Je me souviens encore de ce couple désherbant consciencieusement le pied du panneau pour déposer la gerbe de roses blanches…

Le temps, la pluie, la grêle, la neige, le roulement effacent inexorablement les tâches de sang, les taches d’huile, les tâches de cambouis, les tâches de plâtre, et toutes ces autres matières tombées des camions et des coffres.

Je vois passer les cortèges lents et tristes des enterrements, gais et bruyants des mariages ou des jours de victoires sportives ou électorales.

Je connais le trafic intense des heures de pointes, qui s’est développé au fil du temps, avec l’urbanisation. Je relie les villages devenus dortoirs aux villes laborieuses.

Je supporte les embouteillages des jours de foires, de fêtes foraines, les ralentissements causés par les tracteurs, les vieux tubes surchargés, les pelotons de cyclotouristes distraits… et parfois les marches manifestantes contre la concurrente autoroutière censée me voler mes usagers.

Je suis arpentée par des autostoppeurs d’un soir ou du début d’un long voyage vers des pays phantasmés, des autostoppeuses téméraires, des sdf condamnés à marcher sous la pluie, des pèlerins de Compostelle méditant leurs rencontres passées et à venir, des chiens perdus ou abandonnés, effrayés ou plein d’espoir à chaque bruit de moteur approchant.

J’ai souvent contemplé les chorégraphies des 4L tournoyant sur le verglas et les emboutissages en série les jours et les nuits de brouillard, les sorties de route imprévisibles causées par la traversée inopinée d’un sanglier ou d’un chevreuil, la rupture d’anévrisme, l’infarctus, la fatigue passagère fatale. Je ne peux empêcher les vols planés à causes de mes nids de poules, de mes virages trop serrés, des conducteurs inconscients, ivres, en colère ou les collisions frontales, sur ma troisième voie du milieu, les jours de grands vents qui déportent les petits véhicules roulant à trop vive allure.

Je suis le témoin des vies brisées, stoppées dans leur élan, passées définitivement aux abonnés absents, aux agendas surchargés devenus inutiles et subitement absurdes. De ces autres vies culpabilisées irrémédiablement pour une fraction de seconde d’inattention, une estimation erroné de la vitesse et des distances, une erreur de jugement, un verre de trop…de l’arrivée des proches incrédules, hystériques, révoltés, désespérés.

J’accompagne les agonies des fronts cognés au pare-brise, dans  mes fossés les plus profonds, aux heures tardives, loin de toute habitation, bien avant le passage du premier collecteur de lait.

Au printemps je suis parfumée par mes haies de lilas, de sureaux, mes bosquets d’acacias. Trop souvent j’empuanti, le temps que se décomposent multitudes de chiens, de chats, de blaireaux, de hérissons, d’écureuils, de lapins, écrasés par des automobilistes trop pressés ou sadiques ?

Je connais des nuits blanches dans le bleu des gyrophares et des feux follets dorés des chalumeaux désincarcérateurs sur la tôle froissée, mon bitume englué dans l’huile de vidange, les flaques de sang, les lambeaux de chairs et les morceaux de membres étalés au milieu des carcasses métalliques fumantes, ruisselantes de liquides diverses, véritable vision cauchemardesque de l’enfer. Je suis toujours étonnée par la volonté de ces hommes blancs tachés de rouge acharnés à réanimer la vie même quand elle est déjà partie.

Je préfère alors flâner à l’ombre, sous la voute de mes platanes, les après midi chauds d’été, sous les chants des grillons, quand l’odeur des foins coupés des rares prairies avoisinantes couvre celles de l’asphalte fondu et des pots d’échappement.

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