Un dimanche matin sur la terre

Publié le par SaLmiagondis


Soudain il ouvrit les yeux : il faisait encore nuit. Tout était silencieux. Quelque chose avait bien du le réveiller....il resta immobile.
Bien au chaud dans le nid de feuilles tombées de la petite haie d'aubépines et d'érables, il sentait à peine l'humidité de la rosée sur le bout de son nez. Ses grandes oreilles repliées sur son dos étaient ankylosées par le sommeil. C'est alors qu'il entendit le sifflement. Il ne savait jamais quand cela se produisait. Il savait que certains jours il pouvait rester tranquille et que cela se reproduisait régulièrement, mais il était incapable de prévoir quand il fallait être prudent.
Il ne devait pas trop tarder. D'un simple bond il se dégagea de sa couche et s'ébroua pour rendre ses muscles opérationnels. La température avait baissée ces derniers jours et sa patte arrière gauche lui faisait mal. Il boitilla le temps que ses membres se réchauffent.

La route était tout près et il devait la traverser. Au moment ou il remonta le fossé il vit arriver la lumière éblouissante des phares.
Surtout ne pas regarder, surtout ne pas se laisser hypnotiser.
Il réussit à vaincre la tentation et se laissa rouler dans le fossé. La voiture passa à toute allure à deux mètres de lui.
Il dressa les oreilles et écouta le bruit du moteur s'éloigner. Il décida quand même de longer la route, l'herbe était haute sur le bord et l'humidité causait des douleurs à ses vieilles longues pattes arrières.

Il pu ainsi progresser sur plus d'un kilomètre, jusqu'au moment ou il vit devant lui, sur le passage qui conduisait à une prairie, les feux arrières rouges d'une camionnette blanche. Il entendit les chiens qui commençaient à s'agiter et à aboyer à l'intérieur : se pourrait-il qu'ils l'aient déjà senti ?
Dans le halo des phares, il vit l'homme avec sa casquette orange descendre et frapper contre la carrosserie pour les contraindre à patienter le temps qu'il enfile ses bottes et qu'il attrape son fusil.

Il bondit au dessus du fossé et passa dans le champs labouré qui se trouvait en contrebas.
Il retomba sur ses pattes et fit brusquement un écart de frayeur lorsqu'il vit, au fond du champs, à moitié dissimulé dans le fourré, le reflet métallisé d'un autre véhicule.
Il leva à nouveau ses oreilles, se dressa sur ses pattes arrières et huma l'air. Il sentait bien cette odeur caractéristique d'une présence, mais quelque chose était différent. Quelque chose qui lui rappelait l'odeur des cadavres des petits animaux qu'il croisait régulièrement sur son chemin. Mais beaucoup plus forte : une biche ? un cheval mort ?
Curieux, il s'approcha lentement. Les deux roues arrières ne touchaient pas le sol. L'avant du véhicule était à moitie enfoncé dans la petite mare derrière le buisson. Il vit alors, dans un rayon de lune, la tête aux longs cheveux châtains contre le pare-brise. Curieusement, il ne sentait aucune odeur de sang. Simplement ce sentiment de non vie et ce bouclier invisible qui s'était formé tout autour de la voiture et l'empêchait d'avancer plus.

Une petite lueur apparue vers l'est et il sut que d'ici quelques minutes, le soleil commencerait à montrer une fine tranche légèrement orangée au dessus de l'horizon.
Il fini de dévaler la pente par petits bonds rapides et traversa le bosquet de chênes. A cinq cent mètres il distingua la brèche dans la haie de noisetiers. Il ne tarda pas à s'y engouffrer et se retrouva dans le potager. Il n'hésita pas à franchir la porte entrebâillée de la vieille remise. Tout au fond, à coté des outils de jardinage, la caisse tapissée de vieux journaux, celle-là même où il avait passé plusieurs jours, la patte cassée dans une atèle, était toujours là. Devant la caisse, il y avait quelques fanes de carottes fraîches et une coupelle avec de l'eau.
Il entendit au loin la première détonation de la journée. Il se retourna et dehors, alors que le jour se levait, il vit le vieil homme, son sifflet qui pendait encore à son cou, se saisir de la branche d'if et balayer le sol au niveau de la brèche pour effacer les traces et les odeurs.


                                                                                                                                               SaLmiagondis (novembre 2009)




La chanson du rayon de lune

(Guy de Maupassant - Des Vers)

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.
Sais-tu d’où je viens ? Regarde là-haut.
Ma mère est brillante, et la nuit est brune.
Je rampe sous l’arbre et glisse sur l’eau ;
Je m’étends sur l’herbe et cours sur la dune ;
Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
Comme un maraudeur qui cherche fortune.
Je n’ai jamais froid ; je n’ai jamais chaud.
Je suis si petit que je passe
Où nul autre ne passerait.
Aux vitres je colle ma face
Et j’ai surpris plus d’un secret.
Je me couche de place en place
Et les bêtes de la forêt,
Les amoureux au pied distrait,
Pour mieux s’aimer suivent ma trace.
Puis, quand je me perds dans l’espace,
Je laisse au cœur un long regret.

Rossignol et fauvette
Pour moi chantent au faîte
Des ormes ou des pins.
J’aime à mettre ma tête
Au terrier des lapins,
Lors, quittant sa retraite
Avec des bonds soudains,
Chacun part et se jette
À travers les chemins.
Au fond des creux ravins
Je réveille les daims
Et la biche inquiète.
Elle évente, muette,
Le chasseur qui la guette
La mort entre les mains,
Ou les appels lointains
Du grand cerf qui s’apprête
Aux amours clandestins.

Ma mère soulève
Les flots écumeux,
Alors je me lève,
Et sur chaque grève
J’agite mes feux.
Puis j’endors la sève
Par le bois ombreux ;
Et ma clarté brève,
Dans les chemins creux,
Parfois semble un glaive
Au passant peureux.
Je donne le rêve
Aux esprits joyeux,
Un instant de trêve
Aux cœurs malheureux.

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.
Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut ?
Sous les arbres noirs la nuit était brune ;
Tu pouvais te perdre et glisser dans l’eau,
Errer par les bois, vaguer sur la dune,
Te heurter, dans l’ombre, au tronc du bouleau.
Je veux te montrer la route opportune ;
Et voilà pourquoi je viens de là-haut.




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